Le soleil éclatant dans le matin jeune caresse de ses ors le vert manteau en fleurs de juin. Dans le petit pré sous le grand chêne au bout de la cour, Caplan laisse ses juments et vient à la barrière, tailler un brin de causette. Je vais le saluer.
Au bout d’un moment, dans la conversation, je lui demande :
- Tu as soif ?
- Non… Mais j’aimerais bien sortir.
- Je sais. Je pensais vous changer de pré tout à l’heure, avant votre sieste. Il y a encore à manger, là, tu ne veux pas finir ?
- Ce n’est pas bon…
- Ah ! Bien… Ben je t’ouvre alors.
Les juments, qui écoutaient de plus loin, arrivent. J’emmène mes chevaux dans le grand pré, entre le vieux chemin et le ruisseau. Ils s’en vont batifoler. J’avise toutes ces orties qui tutoient la clôture et me dit qu’il faudrait bien que j’en fauche un peu. Non pas que je leur en veuille personnellement, mais ces grandes dames constituent un excellent fourrage, sinon qu’elles doivent être fauchées pour se voir appréciées. Je m’en vais chercher ma faux dans la remise.
Elle baille encore de s’être fait réveiller, toute empoussiérée d’un trop long sommeil, le fer terne. Elle s’ébroue un bon coup quand je l’affûte. Nous voilà partis dans la rosée. La lame chante un doux ronron et je m’émerveille, comme à chaque fois, de l’harmonie de cet instant. Tout ouïe à la cacophonie de la nature. Pas seulement à cet hymne où les oiseaux s’égosillent. Je respire, j’écoute, la puissance de l’air, la feuille qui pousse, le ver qui fouille ou l’insecte qui crisse. Point de bruit humain dans le matin. Là-bas, loin au-delà de mes oreilles un moteur bourdonne. Et je ressens un instant la présence de cette multitude envahissante de moteurs qui vrombissent agités, toujours plus gros, toujours plus puissants, toujours plus fragiles. Comme de grosses mouches bleues qui agaçant nos sens, se préparent à pondre la future pourriture.
Doucement, calme mais ferme, la faux ouvre sa voie, suivant le terrain, évitant le caillou, la souche ou le chêne nouveau né. Je n’ai pas besoin de regarder ni de réfléchir, abandonné à mes pensées au milieu des chevaux. Parfois, je la regarde faire, souple et agile, confiante en sa force. Elle me rappelle : au fil de mes pensées j’avais oublié le fil de sa lame. Elle est enrouée. Je la ravive… Lui voici de nouveau sa voix douce et fluide.
Là-bas, les chevaux dansent. Je les regarde un moment dans leurs courses, j’admire leurs allures magnifiques. Je suis fier de mes chevaux. Oh… Pas de cette fierté qui ne nourrit que l’apparence, non. J’en suis fier… De les mériter ? Je les ai reçus.
Caplan, d’abord.
J’avais proposé à leurs propriétaires de prendre quelques-uns de leurs chevaux chez moi, j’avais de l’herbe à ne savoir qu’en faire. Juste pour le plaisir de voir ces chevaux chez moi, nous avons clôturé quelques prés.
Quelques jours plus tard, Fred me disait :
- Pierre, je vois que tu t’entends bien avec Caplan…
- Oui, c’est le plus beau cheval que je n’ai jamais vu, et on s’est tout de suite compris.
- Alors, je voulais te dire. J’en ai parlé avec Catherine. Caplan, je te le donne.
- Quoi ? Mais tu es fou ! Il vaut une fortune !
- Je te le donne, parce que tu es le seul qui le mérite.
- Mais… Enfin ! Ce n’est pas possible ! Il faut que je te donne quelque chose en échange !
- Alors, je te donne aussi trois juments. Mais ce n’est pas un cadeau, c’est une charge, parce qu’il faudra que tu t’en occupes jusqu’à leur mort naturelle.
Ainsi, dans ma vie, je fais avec ce que je reçois. Parce que je me dis que, lorsque je reçois quelque chose, c’est le moment d’en faire usage. J’ai reçus des choses étonnantes ! Une serre de 140 m², par exemple, ou du matériel. Je n’ai pas le sou, certes. Mais je fais toujours ce que j’ai envie de faire et rien d’autre. Et puis, je vois bien, si j’avais eu de l’argent, à côté de combien d’inventions, de découvertes magnifiques je serais passé. ! La sobriété de moyens nous conduit à la générosité du cœur. Ou, exprimé différemment : plus l’homme dispose de puissance entre les mains et plus il devient idiot !
Le soleil resplendit, déjà haut dans le firmament. Je n’ai pas vu le temps passer. Je contemple un instant le travail du matin. J’ai détouré le pré. C’est le plus long, d’ouvrir la voie, le long des haies, clôtures et buissons. De contourner les limites, éviter les embûches. Faucher d’abord, la haie à droite, pour aller chercher les herbes faufilées, nettoyer la bordure. Faucher en remontant, ensuite, pour tailler droit et ouvrir la voie du prochain andain.
Un instant, la faux relevée pour la rafraîchir, je pense à sa riche cousine la débroussailleuse. Coûteuse et aveugle. Je pense à ces jeunes arbres épargnés par la faux, que la machine aurait sacrifié. Je pense à la folie humaine, ces tracteurs de cent chevaux munis d’épareuses qui broient et déchiquètent toute vie. Je pense à Elle. Et je comprends… Rien ne sert de prêcher, il faut bâtir à point. L’amour n’est rien sans l’action. Mais agir pour la Paix, n’est-ce pas de créer. Créer. Toujours. Que ce soit par les mots dont je fais mes armes ou par l’harmonie que je crée d’Etre Présent. Quelle action sera la plus efficace ? Etre ou écrire ? Hé ! Peut-être bien faut-il les deux ? N’est-ce pas là ce fameux mystère de la Croix ? C’est à la croisée de l’imminence et de la transcendance que se trouve l’Eminence. Non celle qui surplombe, mais Celle qui guide dans l’ombre.
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